


{"id":1471,"date":"2017-04-18T10:45:01","date_gmt":"2017-04-18T08:45:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1471"},"modified":"2017-04-18T10:45:01","modified_gmt":"2017-04-18T08:45:01","slug":"1471","status":"publish","type":"edito","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/edito\/1471\/","title":{"rendered":"Avril 2017"},"content":{"rendered":"<p><center>R\u00e9gime esth\u00e9tique, r\u00e9gime politique<br \/>\n(\u00e0 propos d&rsquo;une certaine <em>Une<\/em>)<\/center><center><\/center><br \/>\n<center><\/center><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1355\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/les-enfants-d-assad-en-une-de-libe-quand-la-photo-choque_m438841.jpg\" alt=\"les-enfants-d-assad-en-une-de-libe-quand-la-photo-choque_m438841.jpg\" width=\"1000\" height=\"1239\" align=\"center\" \/><\/center>\u00ab\u00a0[Sur une photographie]\u00a0J\u2019observe avec horreur un futur ant\u00e9rieur dont la mort est l\u2019enjeu.\u00a0\u00bb Barthes \u00e9voquait l\u00e0, dans ses notes sur la photographie (<em>La Chambre claire<\/em>) la mort \u00e0 distance \u2013 comme un symbole, une image. Et quand l\u2019image est celle de morts ? Le 6 avril 2017, en Une de Lib\u00e9ration se dresse l\u2019image de cadavres d\u2019enfants morts gaz\u00e9s dans l\u2019odieuse attaque chimique sur le village de Khan Cheikhoun perp\u00e9tr\u00e9e par Bachar el Assad sur son propre peuple. Des centaines de morts, plus de cinq cent personnes contamin\u00e9es. Peu apr\u00e8s l\u2019attaque, les cadavres sont d\u00e9shabill\u00e9s pour limiter la contamination, et rassembl\u00e9s dans des pick-up pour \u00eatre conduits \u00e0 la morgue : une \u00e9quipe de t\u00e9l\u00e9vision d\u2019Edlib Media Center est sur place, elle filme : de ces images film\u00e9es, Lib\u00e9ration fait une capture \u00e9cran qu\u2019il jette en Une. Elle est <em>horriblement<\/em> belle. C\u2019est un amas <em>gracieux<\/em> de corps nus, d\u2019une blancheur \u00e9tincelante dans le noir de l\u2019histoire qui les entoure, yeux grands ouverts sur la trag\u00e9die qui les enveloppe et nous d\u00e9visage \u2013\u00a0l\u2019un d\u2019eux \u00e0 les bras presque en croix, mains \u00e9cart\u00e9es, spectaculaire Radeau de la M\u00e9duse \u00e9blouissant de gr\u00e2ce, chaque corps dispos\u00e9 pour dessiner des lignes de fuite et de regard qu\u2019on dirait con\u00e7ues par Le Caravage. Barthes encore : \u00ab\u00a0La jouissance passe par l&rsquo;image : voil\u00e0 la grande mutation.\u00a0\u00bb La jouissance serait au moins aussi \u00e9gal que l\u2019abjection : et l\u2019abjection tient toute enti\u00e8re dans la jouissance. Aux occidentaux que nous sommes, il faut donc la beaut\u00e9 de l\u2019image pour soulever en nous l\u2019indignation que les faits rapport\u00e9s dans leur rationalit\u00e9 froide ne sauraient donner ? Ainsi serait-on r\u00e9duit \u00e0 n&rsquo;\u00eatre que des spectateurs captifs d\u2019une \u00e9motion, qui ne pourraient penser que dans la jouissance de la mort ? On dira que c\u2019est un mal n\u00e9cessaire : qu\u2019il faut en passer par l\u00e0 pour enfin agir. On dira tant de choses qui voudraient justifier la jouissance de la mort au lieu de la pens\u00e9e. De nouveau Barthes : \u00ab\u00a0L\u2019 Histoire est hyst\u00e9rique : elle ne se constitue que si on la regarde \u2013 et pour la regarder, il faut en \u00eatre exclu.\u00a0\u00bb. De ce c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Histoire o\u00f9 nous sommes, dans nos villes pr\u00e9serv\u00e9es d\u2019attaques chimiques et peupl\u00e9es d\u2019images, o\u00f9 le spectacle du pouvoir se superpose toujours plus f\u00e9rocement au pouvoir d\u2019un spectacle incessant, on ouvre le journal pour \u00eatre s\u00fbr d\u2019\u00eatre pr\u00e9serv\u00e9 de l\u2019Histoire, d\u2019\u00eatre du c\u00f4t\u00e9 de la jouissance, de l\u2019image. Trump dira quelques jours plus tard que ce sont les photos d\u2019enfants morts qui l\u2019ont convaincu de bombarder la Syrie (il dira l\u2019Irak, mais ce pouvoir n\u2019a que faire du nom des pays qu\u2019il bombarde). Ce que les rapports des organisations civiles, les t\u00e9moignages sur place, les chiffres accumul\u00e9s auront \u00e9chou\u00e9, une jolie image christique en diable aura r\u00e9ussi ? Mais r\u00e9ussir quoi ? D&rsquo;autres cadavres encore, et invisibles cette fois ? Ainsi faudrait-il accepter d&rsquo;\u00eatre, \u00e0 l\u2019image de Trump, r\u00e9duits par la force des choses \u00e0 l\u2019\u00e9tat de pure surface sensible ? Refuser cette image, ce n&rsquo;est pas refuser de la voir et de voir en elle la trag\u00e9die insupportable, mais c&rsquo;est r\u00e9sister \u00e0 ce qu&rsquo;on fait de nous, et ce qu&rsquo;on fait \u00e0 l&rsquo;histoire : un pur <em>th\u00e9\u00e2tre<\/em> de jouissance. C&rsquo;est refuser de consid\u00e9rer en retour le th\u00e9\u00e2tre comme l&rsquo;espace pur de l&rsquo;image et de la neutralisation politique par l&rsquo;image d&rsquo;autant plus perverse qu&rsquo;elle pr\u00e9tend que sans de telles images, c&rsquo;est l&rsquo;action politique qui est neutralis\u00e9e. Ce n\u2019est pas l\u2019image qui est abjecte, c\u2019est notre regard qui la r\u00e9duit en beaut\u00e9, la nie, \u00e9crase la vie sous le spectacle de sa joliesse. Barthes enfin : \u00ab\u00a0Une photo est toujours invisible, ce n\u2019est pas elle qu&rsquo;on voit.\u00a0\u00bb. Ce qu\u2019on voit et qui demeure invisible dans les yeux de ces enfants, c\u2019est notre regard sur eux o\u00f9 la fascination occulte tout le reste et d\u2019abord ceci : que la Une d\u2019un journal est faite pour qu\u2019on la tourne.<br \/>\nAM<\/p>\n<hr \/>\n<p>Une de Lib\u00e9 ce 6 avril 2017, titr\u00e9e : <em>Les Enfants d\u2019Assad.<\/em><br \/>\nPhoto incandescente qui prend le regard en otage, mais pas seulement\u2026<br \/>\nL\u2019explicite (corps d\u2019anges \u00e9rotis\u00e9s, partiellement d\u00e9nud\u00e9s, yeux inertes, fig\u00e9s \u00e0 vie) prive du d\u00e9veloppement de toutes pens\u00e9es.<br \/>\nCrime mis en peinture. La photo est une toile\u2026 rel\u00e8ve d\u2019une rapha\u00e9lisation o\u00f9 la beaut\u00e9 de la composition tend \u00e0 produire un effet de surexposition de la mort.<br \/>\nOu quand l\u2019esth\u00e9tique va venir nourrir le geste politique\u2026<br \/>\nPeinture sublime qui porte \u00e0 la sensation de d\u00e9nuement.<br \/>\nPeinture qui va produire un sentiment d\u2019unanimit\u00e9 prompte \u00e0 l\u00e9gitimer les 59 missiles de la marine US lanc\u00e9s ult\u00e9rieurement sur la Syrie.<br \/>\nLa photo est incandescente et conduit \u00e0 l\u2019hyst\u00e9rie du regard.<br \/>\nLa photo prend le contr\u00f4le de la pens\u00e9e, \u00e9vide l\u2019espace du rapport \u00e0 la dialectique, \u00e0 l\u2019argumentation savante\u2026<br \/>\nJohan Hufnagel (directeur en charge des \u00e9ditions) parlera lui de \u00ab\u00a0fabrique de l\u2019information\u00a0\u00bb de \u00ab\u00a0choix \u00e9ditorial\u00a0\u00bb, de la mani\u00e8re \u00ab\u00a0d\u2019int\u00e9resser le lecteur\u00a0\u00bb, et greffe le tout \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle indiff\u00e9rente \u00e0 ces six ans de guerre. Il ajoute la \u00ab\u00a0honte et l\u2019impuissance\u00a0\u00bb, sentiment r\u00e9current.<br \/>\nLes enfants de Khan Sheikhoun serviraient donc de \u00ab\u00a0d\u00e9clencheur\u00a0\u00bb ?<br \/>\nLa Une de Lib\u00e9 sera montr\u00e9e par l\u2019ambassadrice des USA \u00e0 la tribune de l\u2019ONU.<br \/>\nLa frappe am\u00e9ricaine s\u2019en suivra\u2026 au m\u00e9pris de toute l\u00e9gitimit\u00e9 internationale, au m\u00e9pris du droit international.<br \/>\nLa responsabilit\u00e9 de Lib\u00e9 est donc engag\u00e9e, mais pas seulement\u2026<br \/>\nLib\u00e9, dans les lignes qui suivent le titre, \u00e9voque les \u00ab\u00a0t\u00e9moignages recueillis par Lib\u00e9ration\u00a0\u00bb qui rendent responsable le r\u00e9gime syrien\u2026<br \/>\nDe la suspicion \u00e0 l\u2019endroit du r\u00e9gime, la photo (la toile) permet de passer \u00e0 l\u2019identit\u00e9 de coupable.<br \/>\nLa photo\/toile est donc une \u00ab\u00a0preuve\u00a0\u00bb.<br \/>\nVieille habitude fran\u00e7aise, prise depuis la R\u00e9volution fran\u00e7aise, o\u00f9 la loi des suspects fait du suspect\u00e9 un condamn\u00e9.<br \/>\nLe t\u00e9moignage permet \u00e7a\u2026 T\u00e9moignage, t\u00e9moin\u2026 ? Lyotard disait :\u00a0\u00ab\u00a0le t\u00e9moin est un tra\u00eetre\u00a0\u00bb.<br \/>\nMais passons.<br \/>\nL\u2019\u00e9garement humaniste ne doit pas priver le lecteur de l\u2019effet de cette \u00ab\u00a0toile\u00a0\u00bb, de cette \u00ab\u00a0preuve\u00a0\u00bb.<br \/>\nAu vrai, via la photo de Lib\u00e9, c\u2019est l\u2019aura benjaminienne qui pourrait servir de conclusion. A travers la Une, les effets de rencontre et d\u2019intensit\u00e9, avec l\u2019actualit\u00e9 (?) auront \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9s, mis en page, mis en sc\u00e8ne\u2026 l\u00e0 o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne ne produisait rien, sinon la sempiternelle rengaine humaniste.<br \/>\nExp\u00e9rience authentique ou exp\u00e9rience esth\u00e9tique\u2026 l\u2019esth\u00e9tisation de la mort des enfants de Khan Sheikhoun aura servi d\u2019argument \u00e0 la Navy et \u00e0 son commandant supr\u00eame.<br \/>\nreste que :<br \/>\nL\u2019instrumentalisation du regard, le contr\u00f4le du regard, l\u2019hyst\u00e9risation du regard rendent aveugle mais d\u2019\u00e9vidence pas insensible. Et que c\u2019est une construction esth\u00e9tique qui vaut aujourd\u2019hui d\u2019avoir une r\u00e9action politique. Le tout serait de savoir si l\u2019articulation entre les deux est logique, l\u00e9gitime\u2026<br \/>\nYB<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00e9gime esth\u00e9tique, r\u00e9gime politique (\u00e0 propos d&rsquo;une certaine Une) \u00ab\u00a0[Sur une photographie]\u00a0J\u2019observe avec horreur un futur ant\u00e9rieur dont la mort est l\u2019enjeu.\u00a0\u00bb Barthes \u00e9voquait l\u00e0, dans ses notes sur la photographie (La Chambre claire) la mort \u00e0 distance \u2013 comme un symbole, une image. Et quand l\u2019image est celle de morts ? Le 6 avril 2017, en Une de Lib\u00e9ration se dresse l\u2019image de cadavres d\u2019enfants morts gaz\u00e9s dans l\u2019odieuse attaque chimique sur le village de Khan Cheikhoun perp\u00e9tr\u00e9e par<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":1355,"menu_order":0,"template":"","class_list":["post-1471","edito","type-edito","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/edito\/1471","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/edito"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/edito"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1355"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1471"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}