


{"id":2838,"date":"2019-04-16T17:42:56","date_gmt":"2019-04-16T15:42:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/?p=2838"},"modified":"2022-09-19T18:24:53","modified_gmt":"2022-09-19T16:24:53","slug":"edito-n-2-printemps-2019","status":"publish","type":"edito","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/edito\/edito-n-2-printemps-2019\/","title":{"rendered":"Printemps 2019 #2"},"content":{"rendered":"<p>Comit\u00e9 invisible, <em>Maintenant<\/em> (La Fabrique, 2017, p. 141-146)&nbsp;:<br \/>\n\u00ab&nbsp;La man\u0153uvre de la soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale, au moment o\u00f9 elle ne peut plus cacher son implosion, c\u2019est d\u2019entreprendre de sauver la nature particuli\u00e8re, et particuli\u00e8rement peu rago\u00fbtante, des rapports qui la constituent en se dupliquant \u00e0 l\u2019infini en un pullulement de mille petites soci\u00e9t\u00e9s&nbsp;:&nbsp;<em>les&nbsp;collectifs<\/em>. Les collectifs en tout genre \u2013 de citoyens, d\u2019habitants, de travail, de quartier, d\u2019activistes, d\u2019associations, d\u2019artistes \u2013 sont l\u2019avenir du social. On adh\u00e8re l\u00e0 aussi comme individu, sur une base \u00e9galitaire, autour d\u2019un int\u00e9r\u00eat, et on est libre de les quitter quand on veut. Si bien qu\u2019ils partagent avec le social sa texture molle et ectoplasmique. Ils ont l\u2019air d\u2019\u00eatre simplement une r\u00e9alit\u00e9 floue, mais ce flou&nbsp;<em>est&nbsp;leur&nbsp;marque distinctive<\/em>. La troupe de th\u00e9\u00e2tre, le s\u00e9minaire, le groupe de rock, l\u2019\u00e9quipe de rugby, sont des formes collectives. Ils sont agencement d\u2019une multiplicit\u00e9 d\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. Ils contiennent des humains distribu\u00e9s \u00e0 diff\u00e9rentes positions, \u00e0 diff\u00e9rentes t\u00e2ches, qui dessinent une configuration particuli\u00e8re, avec des distances, des espacements, un&nbsp;<em>rythme<\/em>. Et ils contiennent aussi toutes sortes de non-humains \u2013 des lieux, des instruments, du mat\u00e9riel, des rituels, des cris, des ritournelles. C\u2019est cela qui en fait des formes, des formes&nbsp;<em>d\u00e9termin\u00e9es<\/em>. Mais ce qui caract\u00e9rise \u201fle collectif\u201d en tant que tel, c\u2019est justement qu\u2019il&nbsp;<em>est&nbsp;informe<\/em>. Et ce jusque dans son formalisme. Le formalisme, qui se veut un rem\u00e8de \u00e0 son absence de forme, n\u2019en est qu\u2019un masque ou une ruse, et g\u00e9n\u00e9ralement temporaire. Il suffit de faire acte d\u2019appartenance au collectif et d\u2019y \u00eatre accept\u00e9 pour en faire partie au m\u00eame titre que tout autre. L\u2019\u00e9galit\u00e9 et l\u2019horizontalit\u00e9 postul\u00e9es rendent au fond toute singularit\u00e9 affirm\u00e9e scandaleuse ou insignifiante, et font d\u2019une jalousie diffuse sa tonalit\u00e9 affective fondamentale. Ce ne sont donc, par contre-coup, qu\u2019ambitions inavou\u00e9es, agitations en coulisse, racontars ridicules. Les m\u00e9diocres trouvent l\u00e0 un opium gr\u00e2ce auquel oublier leur sentiment d\u2019insuffisance. La tyrannie propre aux collectifs est celle de l\u2019absence de structure. C\u2019est pourquoi ils ont tendance \u00e0 se r\u00e9pandre partout. Quand on est vraiment&nbsp;<em>cool<\/em>, de nos jours, on ne fait pas juste un groupe de musique, on fait un \u201fcollectif de musiciens\u201d. Idem pour les artistes contemporains et leurs \u201fcollectifs artistiques\u201d. Et puisque la sph\u00e8re de l\u2019art anticipe si souvent ce qui va se g\u00e9n\u00e9raliser comme la condition \u00e9conomique de tous, on ne s\u2019\u00e9tonnera pas d\u2019entendre un chercheur en management et \u201fsp\u00e9cialiste de l\u2019activit\u00e9 collective\u201d d\u00e9crire cette \u00e9volution&nbsp;: \u201fAuparavant, on consid\u00e9rait l\u2019\u00e9quipe comme une entit\u00e9 statique o\u00f9 chacun avait son r\u00f4le et son objectif. On parlait alors d\u2019\u00e9quipe de production, d\u2019intervention, de d\u00e9cision. D\u00e9sormais, l\u2019\u00e9quipe est une entit\u00e9 en mouvement car les individus qui la composent changent de r\u00f4les pour s\u2019adapter \u00e0 leur environnement, qui est lui aussi changeant. L\u2019\u00e9quipe est aujourd\u2019hui consid\u00e9r\u00e9e comme un processus dynamique.\u201d Quel salari\u00e9 des \u201fm\u00e9tiers innovants\u201d ignore encore ce que signifie la tyrannie de l\u2019absence de structure&nbsp;? Ainsi se r\u00e9alise la parfaite fusion entre exploitation et auto-exploitation. Si toute entreprise n\u2019est pas encore un collectif, les collectifs sont d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 des entreprises \u2013 des entreprises qui ne produisent pour la plupart rien, rien d\u2019autre qu\u2019elles-m\u00eames. De m\u00eame qu\u2019une constellation de collectifs pourrait bien prendre la rel\u00e8ve de la vieille soci\u00e9t\u00e9, il est \u00e0 craindre que le socialisme ne se survive comme socialisme des collectifs, des petits groupes de gens qui se forcent \u00e0 \u201fvivre ensemble\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire&nbsp;: \u00e0&nbsp;<em>faire&nbsp;soci\u00e9t\u00e9<\/em>. Nulle part on ne parle autant du \u201fvivre-ensemble\u201d que l\u00e0 o\u00f9 tout le monde, au fond, s\u2019entre-d\u00e9teste et o\u00f9 personne ne sait vivre. \u201fContre l\u2019uberisation de la vie, les collectifs\u201d, titrait r\u00e9cemment un journaliste. Les auto-entrepreneurs aussi ont besoin d\u2019oasis contre le d\u00e9sert n\u00e9o-lib\u00e9ral. Mais les oasis, \u00e0 leur tour, sont an\u00e9anties&nbsp;: ceux qui y cherchent refuge am\u00e8nent avec eux le sable du d\u00e9sert.<br \/>\nPlus la \u201fsoci\u00e9t\u00e9\u201d se d\u00e9sagr\u00e9gera, plus grandira l\u2019attraction des collectifs. Ils en figureront une fausse sortie. Cet attrape-nigaud fonctionne d\u2019autant mieux que l\u2019individu atomis\u00e9 \u00e9prouve durement l\u2019aberration et la mis\u00e8re de son existence. Les collectifs ont vocation \u00e0 r\u00e9agr\u00e9ger ceux que rejette ce monde, ou qui le rejettent. Ils peuvent m\u00eame promettre une parodie de \u201fcommunisme\u201d, qui in\u00e9vitablement finit par d\u00e9cevoir et faire grossir la masse des d\u00e9go\u00fbt\u00e9s de tout. La fausse antinomie que forment ensemble individu et collectif n\u2019est pourtant pas difficile \u00e0 d\u00e9masquer&nbsp;: toutes les tares que le collectif a coutume de pr\u00eater si g\u00e9n\u00e9reusement \u00e0 l\u2019individu \u2013 l\u2019\u00e9go\u00efsme, le narcissisme, la mythomanie, l\u2019orgueil, la jalousie, la possessivit\u00e9, le calcul, le fantasme de toute-puissance, l\u2019int\u00e9r\u00eat, le mensonge \u2013, se retrouvent en pire, en plus caricatural et inattaquable dans les collectifs. Jamais un individu ne parviendra \u00e0 \u00eatre aussi possessif, narcissique, \u00e9go\u00efste, jaloux, de mauvaise foi et \u00e0 croire \u00e0 ses propres balivernes que le peut un collectif. Ceux qui disent \u201fla France\u201d, \u201fle prol\u00e9tariat\u201d, \u201fla soci\u00e9t\u00e9\u201d ou \u201fle collectif\u201d en papillotant des yeux, quiconque a l\u2019ou\u00efe fine ne peut qu\u2019entendre qu\u2019ils ne cessent de dire \u201fMoi&nbsp;! Moi&nbsp;! Moi&nbsp;!\u201d. Pour construire quelque chose de collectivement puissant, il faut commencer par renoncer aux collectifs et \u00e0 tout ce qu\u2019ils charrient de d\u00e9sastreuse ext\u00e9riorit\u00e9 \u00e0 soi, au monde et aux autres. Heiner M\u00fcller allait plus loin&nbsp;: \u201fCe qu\u2019offre le capitalisme vise des ensembles collectifs mais c\u2019est formul\u00e9 de telle mani\u00e8re que \u00e7a les fait \u00e9clater. Ce qu\u2019offre en revanche le communisme, c\u2019est la solitude absolue. Le capitalisme n\u2019offre jamais la solitude mais toujours seule- ment la mise en commun. Mc Donald est l\u2019offre absolue de la collectivit\u00e9. On est assis partout dans le monde dans le m\u00eame local&nbsp;; on bouffe la m\u00eame merde et tous sont contents. Car chez Mc Donald ils sont un collectif. M\u00eame les visages dans les restaurants Mc Donald deviennent de plus en plus semblables. [\u2026] Il y a le clich\u00e9 du communisme comme collectivisation. Pas du tout&nbsp;; le capitalisme, c\u2019est la collectivisation [\u2026] Le communisme, c\u2019est l\u2019abandon de l\u2019homme \u00e0 sa solitude. Devant votre miroir le communisme ne vous donne rien. C\u2019est sa sup\u00e9riorit\u00e9. L\u2019individu est r\u00e9duit \u00e0 son existence propre. Le capitalisme peut toujours vous donner quelque chose, dans la mesure o\u00f9 il \u00e9loigne les gens d\u2019eux-m\u00eames\u201d (<em>Fautes&nbsp;d\u2019impression<\/em>).&nbsp;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comit\u00e9 invisible, Maintenant (La Fabrique, 2017, p. 141-146)&nbsp;: \u00ab&nbsp;La man\u0153uvre de la soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale, au moment o\u00f9 elle ne peut plus cacher son implosion, c\u2019est d\u2019entreprendre de sauver la nature particuli\u00e8re, et particuli\u00e8rement peu rago\u00fbtante, des rapports qui la constituent en se dupliquant \u00e0 l\u2019infini en un pullulement de mille petites soci\u00e9t\u00e9s&nbsp;:&nbsp;les&nbsp;collectifs. Les collectifs en tout genre \u2013 de citoyens, d\u2019habitants, de travail, de quartier, d\u2019activistes, d\u2019associations, d\u2019artistes \u2013 sont l\u2019avenir du social. 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